PABLO BRAS




Nous n’habitons plus seulement les endroits où nous nous trouvons

Dire qu’il s’agit pour les designers d’améliorer « l’habitabilité sur Terre » (A.Findelli) se heurte à au moins deux problèmes : jusqu’où s’étend notre habitat ? Et qui intégrons-nous dans celui-ci ? Car à me- sure qu’augmentent nos conforts, s’étend notre habitat bien plus loin que nos maisons, nos immeubles ou nos foyers, si bien que ceux-ci empiètent sur la qualité de l’habitat d’un.e autre, ou l’habitat de quelque chose d’autre. Il apparaît de plus en plus clair que les designers, les ingénieur.e.s et architectes ne concourent pas à l’amélioration consensuelle du grand habitat « Terre », mais qu’à chaque fois que nous tentons d’améliorer un lieu, nous en modifions au moins un autre.

Pour tenter de progresser collectivement, il nous faut donc bien admettre que nous n’habitons plus seulement les endroits où nous nous trouvons. Nos gestes quotidiens sont depuis longtemps déterrito- rialisés, mais ce processus a été accéléré par nos consommations numériques et par la globalisation du marché qui a court depuis plus d’un siècle. L’observer est sans doute l’occasion de critiquer l’écologie et l’impérialisme de nos pratiques, à l’heure où une partie du design et de la création technique redoublent d’inventivité, pensant trouver des « solutions » face à la crise climatique et à la multiplication des catas- trophes qu’elle induit. Tentons ici quelques pistes de réflexion pour penser et pratiquer le design plus loin que chez nous, plus loin que les objets.

Post localisme

Il y a une dissonance certaine à prôner des modes de vie locaux, ou leur équivalent politicien : « une souveraineté », lorsque l’on vit dans un pays aussi démuni de matières premières que le nôtre. Nous ne disposions que de rares nappes de pétrole, que nous nous sommes empressé d’épuiser. Il en a été de même pour le bois, pour l’uranium, le gaz, le cuivre...Nous ne possédons pas, si l’on entend par là avoir dans nos sols, la plupart des matières que nous employons quotidiennement.

Un tel paradoxe — jouir d’une culture matérielle confortable sans posséder de matériaux — n’a été rendu possible que parce qu’à de nombreux moments de l’Histoire, nous nous sommes permis d’habiter dans des endroits qui n’étaient pas chez nous. Nous avons colonisé puis injustement exploité. Et ce n’est pas anodin si Thomas Pesquet affirme lors d’un TEDx que face à la raréfaction des ressources « la conquête spatiale est la suite logique de la colonisation ». Aujourd’hui en France, une partie des intrants est encore assurée par un passé colonial. On pense à l’uranium depuis le Niger, par exemple. Mais une autre partie provient de sources dont l’équilibre est menacé par l’ordre géopolitique. Le néodyme en Chine, le gaz en Russie, pour ne citer que de brefs exemples. Comment donc mener une pratique prudente vis-à-vis de cette injonction à « faire du local » ?

Sans doute en premier lieu en faisant le deuil de l’idée qui est associée au local : l’autonomie. En admet- tant avec humilité notre dépendance. Comme le propose le philosophe Levi Bryant, le local n’est que « manifestation » de continuums plus vastes. Cela a beau constituer une idée peu rassurante, cette dépen- dance est une réalité aussi bien économique que biologique ou technique. Si l’autonomie est un idéal philosophique a poursuivre, nous ne pouvons dans les faits qu’habiter par des échanges de flux; et il faut bien avoir en tête qu’aujourd’hui dans la plupart des pays du Nord, quasiment aucun objet du quotidien ne satisfait des critères d’autonomie totale et ne peut être constitué intégralement de matières locales.

Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à employer ce qui est à proximité mais qu’il faut considéra- blement élargir l’idée du local. Le local, ce n’est pas ce qui est présent dans un lieu à l’état natif. Ce qui est local, c’est aussi ce qui est apporté dans un lieu, ce qui passe par celui-ci, ou plutôt ce que l’on peut voir passer par un lieu ; transitoirement, de manière ponctuelle ou répétée. Ce sont bien sûr les matières présentes dans nos paysages, mais ce sont aussi les arrivées, particulièrement fluctuantes des échanges commerciaux dans lesquels nous évoluons, ce sont les indices ou les restes qu’a semés derrière-elle l’in- dustrie. C’est un milieu, indistinctement naturel et artificiel de potentialités.

Se révèle alors un nouveau type de matières — des matières secondes — et se développent des démarches nouvelles. Notamment l’ « urban-mining », pratique consistant à déceler dans l’urbanisation de nou- velles ressources. S’il est important de dire qu’au rythme actuel de nos usages, ces gisements ne satisfe- ront pas nos envies et besoins, il sera utile de considérer ce qu’a produit l’artificiel comme des disponibi- lités. Puis en procédant de manière épicentrique nous pourrons admettre les rayons d’importation plus vastes dont, inéluctablement, nous dépendrons.

Post naturalisme

Un autre solutionnisme auquel il nous faut échapper est ce que l’on pourrait appeler le naturalisme, si l’on entend par là le recours de plus en plus intensif aux ressources dites naturelles. Le recours au bois, certifié de forêts durables, mais aussi aux fibres naturelles pour le textile, aux plantes pour les teintures ou les cordes et bientôt aux champignons, puis aux bactéries... Recourir à des matériaux organiques

à cela de rassurant que ce qui pousse se renouvelle et séquestre, pour une part, du CO2. Mais ce qui pousse met aussi un certain temps à pousser. On pense alors à employer des végétaux au rythme de croissance particulièrement rapide et à même de « concurrencer » des matériaux dits artificiels. Mais une plante qui pousse, ce n’est pas rien, c’est une quantité d’eau souvent proportionnelle à la rapidité de pousse. C’est aussi une terre qui s’épuise et qui a besoin de repos ainsi que de l’espace. Beaucoup d’es- pace. On connaît le problème des surfaces exploitées dans le domaine de l’alimentaire avec l’huile de palme ou le soja, plantés à la place de forêts, mais la même chose se passe avec les résineux qui servent au mobilier « bio-sourcés ».

Par ailleurs, on utilise principalement la cellulose comme substitut à la pétrochimie, condamnée en ce qu’elle est une ressource fossile. Pourtant, on estime que l’usage du pétrole hors énergie est d’environ 15%. Cela couvre l’ensemble des objets en plastique et les emballages. S’il est convenablement trié, le plastique peut être recyclé (dans la limite d’une certaine quantité de cycles et dans la mesure où il néces- site l’addition de matière vierge, à la différence du verre et de certains métaux qui peuvent être recyclés « à l’infini »). Le papier, le carton et la cellulose peuvent eux aussi être recyclés, mais à poids équivalent, le bilan carbone et l’usage de l’eau sont largement supérieurs.

Mais s’il convient surtout de dépasser une vision naturaliste des pratiques écologiques en design, c’est surtout parce que les matériaux organiques ne peuvent pas tout faire et en quelque sorte, ils ne peuvent pas faire « le plus gros du morceau ». Les objets les plus énergivores et les plus polluants, ceux qui consomment le plus de matières et qui acidifient le plus les sols sont en fait des micro-objets issus de matières qui « ne vivent pas », ou en tout cas dont les cycles de restitution excèdent très largement les cycles de nos usages. Les terres rares, les minéraux qui constituent nos circuits imprimés, nos proces- seurs et nos composants sont des matières inertes. L’extraction de l’aluminium, qui allège sans cesse nos structures, est un procédé particulièrement polluant. Aussi, et à l’injonction de prendre soin du vivant,

il est urgent de répondre qu’il faut aussi prendre soin du non vivant, celui qui est là, disponible dans nos déchetteries et que nous savons trop peu employer.

Post productivisme

De nombreux projets de design actuels proposent aussi de transformer des déchets en matière première. Cette idée, aussi séduisante soit-elle, est une solution un peu hâtive. A titre d’exemple, il n’y a pas de « changement de paradigme » à faire d’un déchet tel que l’algue verte une ressource. Même si ce genre d’initiative est salutaire sur le court terme — au risque de le dire brutalement — c’est un peu mettre la poussière sous le tapis. En l’occurrence, il s’agit de perpétuer un système de production de viande inten- sif et un usage des terres agricoles qui entraîne une basification des sols et une détérioration du littoral. En plus des problèmes sous-jacents à la production de cette « matière première » que serait l’algue (on observe d’ailleurs ici un glissement : une matière première est au sens propre ce qui existe grâce à des forces qui ne sont pas d’origine humaine), il faut observer que ce changement d’état de déchet à ’objet
ne se fait pas sans une certaine consommation d’énergie et que jusqu’à preuve du contraire, l’énergie ne peut être perpétuelle. L’une des erreurs derrière les « néo-matériaux » et les économies dites circulaires qu’ils servent, est donc de circonscrire l’analyse sur ce qu’ils veulent bien montrer : le passage d’un état non souhaité ou non considéré à un état souhaitable. Une sublimation qui ne se soucie guère des moyens à emprunter pour changer d’état. Une pensée des matières, sans celle des énergies.

Lorsqu’on procède à de telles entreprises, on ne procède pas à la mise en place de cercles vertueux, on entretient le paradigme du productivisme. Mais pour s’en rendre compte, il faut accepter de ne plus regarder la matière ou l’objet que l’on fait, mais tout ce qui déborde de cet objet : son origine et l’énergie qu’elle implique pour être produite, celle que sa diffusion engendrera et l’accumulation dans laquelle elle se fond, les pratiques et habitudes qu’elle perpétue.

Ce paradigme du productivisme est sans doute le plus difficile à rompre pour nous designers, en ce que notre métier semble en être né. C’est sans doute celui qui absorbe tous les pré-cités dans la mesure où le renverser revient à admettre la phrase suivante : l’objet qui a le moins d’impact reste celui que l’on ne produit pas. Se présente alors le piège de l’utilitarisme, ou du débat entre l’utile et l’inutile, sans doute passionnant mais dont l’urgence climatique ne saurait attendre les prochaines actualisations.

Mettre en relation avant de produire

Il faut donc reposer la question de ce que signifie produire. Se rappeler que la production est une vir- tualité issue de l’économie. La première chose dont on a dit qu’elle était « produite » était la valeur, numérique, puis économique. Pourtant, il n’y a dans les sciences naturelles que des métamorphoses, des successions de vies, de morts, des sédimentations, des percolations, des réactions... si bien qu’en réali-
té, « nous n’avons jamais rien produit » (Disnovation). Aussi, s’il convient d’être post-productif ce n’est pas pour être « contre-productif » ou être « moins productif ». C’est pour dépasser l’idée de produit, qui manifestement fait entrave à une pratique honnêtement écologique du design. Le produit circonscrit nos méthodes et nos critères écologiques, là où une écologie radicale impliquerait — pour l’heure — de renon- cer aux critères, pour se contenter d’observer, de recenser et d’admettre des continuums.

Mais que reste-t-il du design si nous lui retirons le productivisme ? Il s’agirait de ne plus dessiner des objets, mais des relations. S’attarder sur le présent, le rendre plus épais, puis le reconfigurer, pour ne plus produire que ce qu’il manque pour pouvoir faire usage. Se révèle alors un ensemble de flux et de dispo- nibilités, au sein de ce que l’anthropologue Ana Tsing a appelé les « ruines du capitalisme ». Ce à quoi nous invite le constat que nous n’habitons plus seulement les endroits où nous nous trouvons n’est pas une célébration candide de la globalisation et du libre marché, ni à la conclusion que les films que nous regardons sur Netflix font monter le niveau de l’eau à Jakarta. C’est se rappeler que nous sommes reliés
à un nombre croissant de mondes propres (Umwelt selon J. Von Uexkhuel ), se rendre compte des multi- ples géographies dont nous dépendons et que nous affectons.

Pour autant, dire que tout ce qui nous entoure est « utile » apparaît encore comme trop prédatif. Mais constater que nous faisons perpétuellement usage de tout, peut nous aider à créer avec économie et ma- lice. Plutôt que de tenter une énième fois de sauver le monde pour mieux le détruire, tentons de mettre en relation avant de produire. Il y a trop de diversité dans le réel pour prétendre que nous en avons épuisé toutes les configurations possibles. En clair, un design écologique impliquerait de décorréler la création (et osons le mot « l’innovation ») de la production. Il s’agirait donc de mettre en scène, d’accom- pagner, de contraindre et de conditionner le présent plutôt que de projeter des fictions à travers les objets que nous concevons.

Des disciplines telles que l’économie de la fonctionnalité, l’ingénierie des systèmes complexes... sont autant de preuves que la finance n’a pas attendue l’immatérialité pour établir des systèmes de valeur ; et que des inventions non-productives sont solubles dans une économie. Ce qu’il advient de ces créations (qui les possède, qui les partage) est en revanche une question politique. C’est sans doute là que s’arrête le design et que commence la philosophie.

Article pour AOC media, 2023 .















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